Anamorphose (seconde édition)

C’est avec un immense plaisir que Lune Écarlate vous présente la seconde édition revue du premier roman de Nathy, Anamorphose, antérieurement paru chez Rebelle Éditions.

Nouvelle couverture, édition revue, nous avions envie de partager cet événement avec vous.

Voici donc un extrait spécialement choisi pour les lecteurs de Lune Écarlate.

Bonne (re) découverte !

Chapitre 1

Dante

Ce matin-là, j’observais les premiers flocons de neige tomber sur les toits de la ville en contrebas et je repensais à ce qu’avait été ma vie…

J’avais quitté ma Venezia natale quelques années plus tôt pour m’installer à Clermont-Ferrand. Auteur célèbre à travers le monde grâce à mes histoires fantastiques – ce qui, compte tenu de ma propre existence, m’amusait beaucoup –, je recevais des milliers de lettres chaque mois, mais ne répondais personnellement à aucune.

Conserver mon anonymat était essentiel.

Il s’agissait même d’une question de vie ou de mort. Cela allait bien au-delà de moi. Je n’avais pas le choix, personne ne devait connaître le visage de l’écrivain. Rester invisible était dans mon intérêt et celui de mes semblables, les êtres de l’ombre. Je me devais de rester le plus discret possible. Les miens me laissaient publier, à la seule condition que jamais personne ne puisse m’identifier. Nous possédions un service particulièrement efficace chargé de faire disparaître tout ce qui pourrait révéler notre existence.

Par respect pour ma famille, j’avais choisi de changer de patronyme et étais devenu Dante Uccello lorsqu’il avait fallu me trouver un nom de plume.

J’étais le cadet de l’une des familles les plus riches de Venezia. Physiquement, j’avais hérité ma haute stature, ma peau claire et ma grâce naturelle de la lignée autrichienne maternelle. De mon père, les cheveux bruns ondulés aux reflets roux et les yeux chocolat avec un cercle d’or autour de la pupille.

Au début de XVe siècle, mon quotidien était digne des plus grands princes, à l’opposé de l’existence de reclus que je mène aujourd’hui. Dans notre palais, j’avais une vie de plaisirs, j’étais habitué au luxe, à la chaleur torride des nuits dans les bras des courtisanes. Comme tout gentilhomme de l’époque, je maîtrisais l’escrime. J’avais reçu une excellente éducation, et parlais couramment plusieurs langues, dont le grec et le latin. Mon étude des penseurs de l’Antiquité façonna mon amour pour les Arts et la Littérature. De nombreux artistes recherchaient mon mécénat.

Mon plus grand défaut était sans doute ma faiblesse envers le beau sexe. Grand consommateur de femmes, leurs pères ou leurs frères me provoquaient maintes fois en duel pour avoir attenté à l’honneur de l’une d’entre elles. Mondains ou privés, j’organisais fréquemment, dans mes appartements, des spectacles ou des soirées qui, je dois l’avouer, se terminaient régulièrement en orgie. Ces jours-là, le vin coulait à flots, les différents mets étaient fins et savoureux, et les servantes finissaient troussées dans un coin par l’un ou l’autre d’entre nous.

Je me réveillais souvent tard dans la matinée, entouré de très jolies femmes. Il se disait de moi que j’étais le diable personnifié. Les curés se signaient lorsqu’ils me croisaient dans les rues de la cité. J’aimais cette vie de débauche. De nombreux conseillers de mon père ne supportaient pas mon franc-parler, pas plus que mes manières obséquieuses.

À vingt-sept ans, je n’étais toujours pas marié, bien que mes parents eussent souhaité me trouver une épouse digne de mon rang. Connaissant mon esprit et mon comportement volage, les chefs de famille refusaient tous, en dépit de ma noble lignée, de m’accorder la main de leur fille, de crainte de voir un scandale entacher l’honneur de leur nom.

Ce fut une mystérieuse damoiselle qui me perdit, me punissant par là où j’avais péché. Elle était jeune et d’une beauté exquise. Elle arrivait de Firenze, lorsqu’elle apparut à la cour – où tous ignoraient qui elle était, et ne le surent jamais d’ailleurs. Pourvue de manières élégantes et exquises, elle jouissait d’une beauté qui faisait pâlir les femmes de jalousie et était hautement convoitée par la gent masculine. Des cheveux châtains et de grands yeux noisette donnaient à son visage, au teint de porcelaine, une allure de poupée. Elle paraissait si frêle dans ses lourds vêtements de velours violets cousus de fils d’or. De la fourrure de loutre recouvrait les bords des manches, ainsi que le bas de sa houppelande. Son décolleté laissait entrevoir une chemise de soie et de dentelle, laissant augurer d’une considérable fortune.

Dès qu’elle apparut, une multitude de prétendants se jeta à ses pieds. Je me fis donc le serment d’être celui qui la posséderait en premier. À chacune de ses venues, je m’empressais de répondre au moindre de ses désirs, lui offrais mon bras dès qu’elle émettait le souhait de se promener dans les jardins. Je me montrais sous mon meilleur jour : tour à tour prévenant, galant, charmeur, facétieux. Elle baissait humblement les yeux lorsque je me permettais un compliment sur la finesse de ses traits ou tandis que je plongeais mon regard dans le sien.

Lucrezia semblait une frêle et délicate jeune fille.

Elle paraissait si désemparée quand un homme se montrait entreprenant. Elle jouait du luth à merveille et je m’énamourais de sa douce voix accompagnant l’instrument à l’occasion de ses chants mélodieux. Je fis l’impossible pour l’avoir dans mon lit, franchissant allègrement la limite qui séparait une galante cour du harcèlement. Je lui chuchotai mille mots d’amour, sans en penser un seul. J’allai jusqu’à lui jurer que je mettrais ma vie à ses pieds. Voire même de l’épouser et de l’aimer pour l’éternité.

Une nuit, alors que je la pressais de s’abandonner à notre flamme, elle finit par céder et s’offrit à moi sans retenue. Je découvris une amante pleine de surprises, aussi brûlante qu’un brasier. La belle, sous ses manières empruntées, cachait une nature passionnée et plus experte que je ne l’avais imaginé. Nos étreintes furent intenses. Après avoir obtenu ce que je désirais, je l’humiliai devant toute la cour dès le lendemain, en me vantant d’avoir séduit la belle effarouchée.

L’époque était si différente d’aujourd’hui.

Oser clamer devant tous qu’on avait obtenu les faveurs d’une femme était un acte odieux. Je bafouais son honneur. Si je m’étais contenté de quelques mots déplacés, peut-être les choses se seraient-elles arrêtées là. Mais, à la vue de tous, je la traitais comme une catin. Aujourd’hui encore, je me demande pourquoi j’ai agi comme un goujat. J’étais même allé jusqu’à tenter de la trousser sous les yeux de mes frères et de mes amis que j’avais invité à goûter à la blanche douceur de ses cuisses. Mais Lucrezia était sortie du palais ducal la tête haute.

Si j’avais su, je me serais bien gardé de l’approcher. Plus qu’une regrettable erreur, j’avais commis la pire des imprudences…

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